Cette semaine, j’ai choisi un thème qui dérange encore un peu, mon challenge étant justement d’assouplir le débat, d’y apporter lumière et transparence : l’utilisation en médecine esthétique de la toxine botulique chez les jeunes adultes de 22 à 30 ans.
J’ai donc interviewé trois médecins :
- mon père, dermatologue, Dr Luigi Polla,
- un chirurgien plasticien, Dr Emanuele Bartoletti,
- un phlébologue, Dr Andrea Alessandrini.
Tous les trois sont des pros en médecine esthétique depuis plus de 20 ans. Bien qu’ayant la même tranche d’âge (50-60 ans), la même nationalité (italienne) et la même passion pour la médecine esthétique, ils apportent chacun des points de vue personnels intéressants sur le sujet des injections de toxine botulique chez les jeunes.
Cyrille Polla : Avez-vous une clientèle jeune (22-30 ans) pour les injections à but esthétique (produits de comblement, botuline, mésothérapie) ?
Luigi Polla : Oui, environ 10% de ma clientèle pour les injections ont entre 22 et 30 ans.
Emanuele Bartoletti : Peu, et seulement à partir de 25-28 ans
Andrea Alessandrini : Oui, des jeunes adultes qui portent en elles un désir d’esthétisme qui n’a rien à voir avec le vieillissement.
CP : Quel est le profil social et médico-esthétique de votre jeune clientèle pour la botuline ?
LP : De milieux aisés mais professionnellement actives et financièrement indépendantes. Un tiers de ces jeunes femmes a une sœur ainée, une mère ou des amies complices qui ont une expérience positive de la médecine esthétique. Un tiers est déjà venu me consulter avant pour des peelings ou de l’épilation laser.
CP : Chez cette jeune clientèle, est-ce que la technique d’injection, les zones injectées ou les unités utilisées diffèrent par rapport aux clientes de 40-60 ans ?
LP : Les doses que j’injecte sont plus faibles en moyenne, par contre il y a toujours une spécificité du visage qui est plus importante que l’âge. Quant à la fréquence, un maximum de 2 fois par année alors que chez les adultes plus âgés on peut faire 3 séances par an.
EB : Non, ces trois paramètres varient selon la personne et son visage. Donc rien à voir avec l’âge. La fréquence conseillée, par contre, reste la même (entre 4 et 6 mois d’intervalle entre les séances) pour que les muscles puissent récupérer entièrement leur fonctions contractiles et donc qu’il n’y ait pas de risque d’atrophie.
CP : Reviennent-elles régulièrement, ou font-elles des injections « anecdotiques » ?
LP : Il y en a plus qui font des injections anecdotiques.
EB : Plutôt de manière anecdotique, souvent il s’agit d’une démarche isolée avant un évènement spécial comme un mariage.
CP : Ressentez-vous un tabou autour du sujet de la botuline chez les jeunes (22-30 ans) avec les médias, vos collègues et/ou vos patients ? Si oui, pourquoi ?
LP : Je ressens un tabou au niveau de la société, des médecins et des médias. Un tabou dicté par le fait que la botuline est un médicament et qu’on y associe – à tort – la notion d’engrenage, et donc d’accoutumance.
EB : Je ressens un tabou avec les médias et mes patients, mais pas lorsque j’en parle avec mes collègues. Le terme « toxine » fait de moins en moins peur, mais il reste la crainte d’avoir l’air « figé » après l’injection, c’est à dire la peur que le produit soit mal utilisé (injecté en trop grandes quantités sur les mauvais points).
AA : Oui, il y a clairement encore un tabou, mais il n’est pas lié à l’âge des patients. Les injections chez les 40-60 ans sont tout autant sujettes à débat. Une des raisons du tabou autour de l’utilisation de la botuline chez les jeunes c’est l’idée que les patientes seront ensuite « obligées » de se faire injecter pendant le reste de leur vie pour conserver le résultat obtenu. Mais en réalité, lorsqu’on utilise la botuline chez les jeunes pour corriger des hypertonicités, il y a un « effet mémoire », et au bout de quelques séances les muscles perdent leur tendance à l’hyper-contraction. Le médecin peut alors interrompre ou diminuer la fréquence des séances, sans pour autant que le visage retrouve ses inesthétismes antérieurs.
CP : Pensez-vous que le fait de commencer des injections de botuline entre 20 et 30 ans peut ralentir le processus de formation des rides et de plis du visage ?
LP : Dans une zone d’hypertonicité, oui.
EB : Oui, absolument.
AA : Oui.
CP : En dehors de cet effet, pensez-vous qu’il peut avoir une autre influence, positive ou négative, sur le vieillissement global de la peau du visage ?
LP : Il n’y a pas d’étude qui me permet d’émettre un avis éclairé.
EB : Non.
CP : Quelle est votre position personnelle face à la demande d’injections de botuline par des jeunes femmes (22-30 ans) ?
LP : Il faut savoir répondre avec intelligence, éthique et pondération à toute demande, quel que soit l’âge de la personne, du moment qu’elle est adulte et pleinement consciente du sujet. Refuser la discussion c’est vouloir garder un pouvoir sur les jeunes.
EB : Selon moi, la qualité première des injections de botuline n’est pas de supprimer ou atténuer les rides, mais d’embellir un visage, d’en améliorer l’expression. Je ne les pratique cependant pas chez les jeunes femmes de moins de 25 ans.
AA : La botuline n’est pas en soi un traitement anti-vieillissement mais plutôt un traitement pour embellir et corriger la mimique du visage ou pour corriger les asymétries. Cette demande existe chez les moins de 30 ans, et j’y réponds lorsqu’elle me semble réfléchie et justifiée.
CP : A quel moment les jeunes femmes commencent-elles à percevoir leur propre processus de vieillissement ?
LP : Entre 30 et 35 ans, souvent les femmes commencent à s’identifier à leur mère.
EB : Vers 30 ans
AA : La demande de prévention de vieillissement apparaît à partir de 30-35 ans avec des facteurs extérieurs qui peuvent influencer le moment de la perception – comme par exemple un échec amoureux.
CP : Ces jeunes clientes qui ont entre 22 et 30 ans, que recherchent-elles ?
a) prévenir leur vieillissement
b) être plus belles
c) prendre soin d’elles-mêmes, augmenter leur bien-être personnel
LP : Avant tout un désir de se sentir mieux en elles-mêmes.
EB : Se sentir plus belles.
Et vous, qu’en pensez-vous ?